mardi 28 mars 2017

La Passe-miroir, tome 1 de Christelle Dabos

"Ecoute-moi bien, fille...Tu es la personnalité la plus forte de la famille. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne."

Ophélie cache des dons singuliers: elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Fiancée de force à l'un des héritiers d'un clan du Pôle, elle quitte à regret le confort de sa famille. La jeune femme découvre ainsi la cour du Seigneur Farouk, où intrigues politiques et familiales vont bon train. Loin de susciter l'unanimité, son entrée dans le monde devient alors l'enjeu d'un complot mortel.


Ophélie est une Animiste vivant sur Anima. Elle a le don de lire le passé des objets et de voyager à travers les miroirs. A force de refuser les différents mariages que sa famille lui propose, elle se retrouve mariée de force avec Thorn, un homme habitant une autre Arche.
Là-bas, les températures avoisinent les -25°C. Les gens sont plus féroces que ce qu'elle a toujours connu et elle se retrouve propulsée dans un monde où les complots et les intrigues sont un art de vivre.


Ophélie est un personnage très réservé et solitaire. Beaucoup de gens, pour ne pas dire tout le monde, la pense faible à cause de cela. Et pourtant, elle a été choisie pour devenir la fiancée d'un homme dur et froid. Au fil des pages, elle montre qu'elle n'a pas un tempérament à se laisser abattre et à plier face aux autres. Elle a une indépendance d'esprit que j'ai beaucoup aimé.
Thorn, son fiancé, est un homme grand, anguleux au regard acéré. J'ai apprécié ce personnage car il est impitoyable avec ceux qui font du mal aux personnes importantes pour lui. Il fait partie du clan des Dragons, famille peu nombreuse mais très puissante. Ce sont des chasseurs et certains ont un tempérament de feu.
Berenilde, la tante de Thorn, est à part au sein de cette famille. Elle brille à la cour et à donc beaucoup d'ennemis envieux de sa situation. Elle est très intelligente et calculatrice mais elle m'a touchée car elle ne cherche qu'à survivre dans ce monde cruel.

Seuls les domestiques n'ont pas de don et sont donc au service des autres, ce qui surprend d'ailleurs beaucoup le personnage principal. 

"Depuis ta naissance, tu n'as jamais cessé de te faire mal, de te tromper, de te casser la figure, de te coincer les doigts, de te perdre..., poursuivit-il sur sa lancée avec de grandes gesticulations. Je te raconte pas le sang d'encre, on a longtemps cru que tu finirais un jour par succomber à l'une de tes innombrables boulettes ! "Mam'zelle Fonce-dans-le-Mur", qu'on t'appelait. Écoute moi bien, fille... (Le grand-oncle s'agenouilla douloureusement au pied du lit où Ophélie était restée avachie, ses pieds noyés au fond de ses bottes délacées. Il lui saisit les coudes et la ballota, comme pour mieux imprimer chaque syllabe dans sa mémoire.) Tu es la personnalité la plus forte de la famille, ma petite. Oublie ce que je t'ai dit la dernière fois. Je te prédis que la volonté de ton mari se brisera sur la tienne."

Chaque monde est appelé "Arche". Elles proviennent d'un monde qui a été déchiré en plusieurs morceaux. Sur chacune d'elles un Esprit de Famille, immortel, gouverne. Artémis est l'Esprit d'Anima tandis que Farouk est celui du Pôle où vit Thorn, son futur mari.
Dans la première partie du livre, nous découvrons que les habitants d'Anima se considèrent tous comme étant de la même famille. Tout le monde a un métier en rapport avec son don et Ophélie travaille donc dans un musée d'objets anciens. Les Animistes ont également le don de faire vivre les objets inanimés. Ainsi, une maison craque lorsque quelqu'un qui n'a pas été invité entre, une serrure s'ouvre lorsque son propriétaire le lui ordonne, etc.
A son arrivée au Pôle, elle découvre que les habitants forment des clans qui sont prêt à tout pour briller auprès de ce fameux Farouk.
Une des famille a pour rôle de créer des illusions. Ainsi, de beaux paysages voient le jour alors que la réalité est tout autre.  


L'auteure est fascinée par les films d'animation de Hayao Miyazaki et ça se ressent. Le personnage principal ressemble aux héroïnes des films d'animation par son côté renfermé et "banal" comme dans "Le voyage de Chihiro" par exemple. La présence de la magie dans des endroits improbables comme les serrures, les vêtements, ... rappelle également les différents univers des studios Ghibli.
L'univers est très intéressant car d'un monde à l'autre, le mode de vie est différent. L'auteure a créé un monde complexe que l'on découvre au fil des pages, de façon parfaitement fluide et naturelle. Cet univers est une véritable évasion et j'ai été rapidement happée dans ce monde qui m'a plus d'une fois fait rêver.

mardi 7 mars 2017

Top Ten Tuesday [56]


Le “Top Ten Tuesday” est un rendez-vous à la base lancé par The broke and the bookish, et il est repris en français pour une deuxième édition par Froggy.
Chaque semaine, un nouveau thème est proposé pour la liste du top 10.
Cette semaine le thème est:

Les 10 secrets ou anecdotes sur vous en lien avec la littérature



1-Quand je lis la page de droite, il faut toujours que je la tienne avec deux doigts et que je la frotte avec mon pouce délicatement.

2-J'ai traversé une panne de lecture pendant quelques années. Ça va mieux maintenant mais j'évite de me forcer, de peur que ça recommence.

3-Je suis incapable de mettre un livre non lu dans ma bibliothèque. Du coup, il y a tout un tas de livres qui traînent un peu partout dans mon salon (sous mon bureau, sur une étagère à côté de la cheminée, etc) en attendant de les ranger à leur place dans ma chambre.

4-Les 3/4 du temps, j'arrive à rentrer dans ma bulle pour lire. Du coup, le bruit, les personnes et l'environnement ne me posent pas de problème.

5-Je regarde systématiquement le nombre de pages avant de commencer à lire.

6-Je renifle souvent les pages car j'adore l'odeur du papier.

7-Je note dans un cahier des passages qui me parlent ou que je trouve beaux lors de mes lectures. Il m'arrive de les relire ou de les lire à quelqu'un quand une discussion m'y fait penser.

8- Je ne sors jamais sans un livre dans mon sac.

9-Je lis toujours le livre avant de regarder son adaptation à la télévision. Quand je fais l'inverse, je n'arrive pas à rentrer dans l'histoire et j'abandonne ma lecture.

10-Je n'aime pas abandonner ma lecture donc je continue même si l'histoire ne m'intéresse pas. C'est rare quand je lâche une lecture pour une nouvelle.

mardi 10 janvier 2017

Top Ten Tuesday [55]






Le “Top Ten Tuesday” est un rendez-vous à la base lancé par The broke and the bookish, et il est repris en français pour une deuxième édition par Froggy.
Chaque semaine, un nouveau thème est proposé pour la liste du top 10.
Cette semaine le thème est:

Les 10 auteurs dont vous avez découvert leur plume en 2016 


1-Joël Dicker avec La vérité sur l'affaire Harry Québert

2-Milan Kundera avec L'insoutenable légèreté de l'être

3-John Steinbeck avec Des souris et des hommes

4-Carlos Ruiz Zafon avec Marina

5-Alessandro Baricco avec Soie

6-Toni Morrison avec Home

7-Boris Vian avec J'irai cracher sur vos tombes

8-Ernesto Mallo avec L'aiguille dans la botte de foin

9-Paulo Coelho avec L'alchimiste

10-Jerome David Salinger avec L'Attrape-coeurs


jeudi 15 décembre 2016

Des souris et des hommes de John Steinbeck

Lennie serra les doigts, se cramponna aux cheveux.
- Lâche-moi, cria-t-elle. Mais lâche-moi donc. Lennie était affolé. Son visage se contractait. Elle se mit à hurler et, de l'autre main, il lui couvrit la bouche et le nez. - Non, j'vous en prie, supplia-t-il. Oh, j'vous en prie, ne faites pas ça. George se fâcherait. Elle se débattait vigoureusement sous ses mains... - Oh, je vous en prie, ne faites pas ça, supplia-t-il. George va dire que j'ai encore fait quelque chose de mal.
Il m'laissera pas soigner les lapins.





George et Lennie vagabondent de ranch en ranch en enchaînant les travaux agricoles. Lennie est atteint de déficience mentale et n'arrive donc pas à s'intégrer. Il enchaîne les bêtises qui les forcent tous deux à fuir à la recherche d'un nouveau travail. George essaye tant bien que mal de prendre soin de lui car il l'a promis à Clara, la tante de Lennie.
Les deux amis ont un rêve: celui d'avoir leur propre ranch pour vivre à leur compte et non plus pour les autres. Cependant, avec Lennie ce n'est pas tâche aisée. Bien au contraire même ! Leur arrivée dans un nouveau ranch va déclencher un drame qui m'a, personnellement, retourné.

L'auteur montre la réalité de l'Amérique profonde des années 30. Les noirs sont mis à l'écart avec, en exemple, le seul "nègre" de la ferme qui a interdiction d'entrer dans le dortoir des employés. Il passe ses soirées seul pendant que les autres jouent aux cartes ou discutent après leur dure journée de labeur.
De plus, bien que les personnages rêvent tous de vivre autrement, personne ne cherche réellement à sortir de sa condition. L'argent que les hommes gagnent, ils le dépensent dans les bars et les bordels. Ils sont solitaires et deviennent mauvais au fil du temps.

Lennie est un homme grand qui ne maîtrise pas sa force. Il est retardé mais abat du travail comme personne. Il rêve de s'occuper de lapins qu'il pourrait caresser tout au long de la journée et George le lui promet sans cesse. Sa tante lui offrait des souris quand il était petit mais il les tuait toutes car il ne maîtrisait pas sa force. Cet homme m'a beaucoup touché par son innocence et son incapacité à contenir ses envies qui se caractérisent par des pulsions.
George est un homme plutôt petit et nerveux. Il passe son temps à pester contre son ami car sa vie serait bien plus facile sans lui. Cependant, il le protège et y est profondément attaché. Il craint la solitude et aime le fait que chacun puisse prendre soin l'un de l'autre.
Leur relation est extrêmement touchante, surtout lorsqu'ils énumèrent leur avenir dans leur ranch au milieu des vaches, poules et lapins. On sent que Lennie a envie d'être rassuré et que George souhaite ardemment réaliser ce rêve. Pour eux, tout est possible car ils sont ensemble et ont la force de venir à bout de leur rêve.

Un autre personnage m'a touché: Candy. C'est un vieil homme qui a perdu une main pendant les travaux au ranch. Depuis, il s'occupe des basses besognes car il ne peut plus aider dans les champs. Il est toujours accompagné de son vieux chien aveugle qui se déplace difficilement. Les autres personnages ne le supportent pas car il pue et arrivent à le convaincre de le tuer pour mettre fin à ses souffrances (et surtout aux leurs). Le vieux accepte mais sa peine est palpable.

Ce livre est écrit presque comme une pièce de théâtre. Il y a beaucoup de dialogues et peu de descriptions. Cependant, l'histoire n'est pas superficielle pour autant. Cela donne un côté plus dur et plus réel au monde dans lequel évoluent George et Lennie et on ressent la solitude de ces hommes qui vivent presque comme des esclaves.
De cette dureté en ressort une vive émotion. On ne peut se sentir étranger à ce qu'il se passe au fil des pages et des discussions. C'est pourquoi, lorsque j'ai refermé le livre, j'avais l'impression d'étouffer. J'étais bouleversée mais heureuse de ressentir le lien qui unissait ces deux amis.

mardi 25 octobre 2016

Top Ten Tuesday [54]



Le “Top Ten Tuesday” est un rendez-vous à la base lancé par The broke and the bookish, et il est repris en français pour une deuxième édition par Froggy.
Chaque semaine, un nouveau thème est proposé pour la liste du top 10.
Cette semaine le thème est:

                                      Les 10 romans à lire pour Halloween



1-De fièvre et de sang de Sire Cédric 



2-Dracula de Bram Stoker

3-Dragon Rouge de Thomas Harris

4-Jessie de Stephen King

5-L'enfant des cimetières de Sire Cédric

6-La princesse des glaces de Camilla Läckberg

7-Le Royaume de Tobin, tome 1 de Lynn Flewelling

8-Le silence des agneaux de Thomas Harris

9-Les apparences de Gillian Flynn

10-Les contes de l'ankou de Jean-Luc Istin, Ronan Le Breton, Guillaume Sorel et Gwendal Lemercier

lundi 24 octobre 2016

L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage de Haruki Murakami

A Nagoya, ils étaient cinq amis inséparables. L'un, Akamatsu, était surnommé Rouge; Ômi était Bleu; Shirane était Blanche et Kurono était Noire. Tsukuru Tazaki, lui, était sans couleur. Puis Tsukuru a gagné Tokyo. Un jour, ils lui ont signifié qu'ils ne voulaient plus jamais le voir. Sans raison. Pendant seize ans, celui qui est devenu architecte a vécu séparé du monde. Avant de rencontrer Sara. Pour vivre cet amour, Tsukuru devra entamer son pèlerinage et confronter le passé pour comprendre ce qui a brisé le cercle.

Voici le deuxième livre de Haruki Murakami que je lis. Je dois avouer que j'avais de l'appréhension car je n'avais pas aimé le livre qui m'avait fait découvrir l'auteur. Ne voulant pas rester sur ce sentiment, je me suis dis qu'il fallait tenter une autre lecture pour me faire un autre avis. En parlant de cette envie sur livraddict, unchocolatdansmonroman m'a proposé cette lecture. C'est pour cela que j'ai choisi ce livre. J'ai été agréablement surprise par cette lecture que je vous recommande et je remercie choco de m'avoir fait découvrir cette petite pépite.

"Il semblerait que même dans la vie d'un homme en apparence des plus paisible ou rangé, il y a toujours, à un moment ou à un autre, une période de grande rupture. Une période de folie, même, pourrait-on dire. Chez les hommes, ce genre de tournant est sûrement nécessaire."

Tsukuru Tazaki est un homme solitaire de 36 ans qui profite des bonheurs simples de la vie sans jamais s'attacher aux personnes qu'il côtoie. Il rencontre une femme, Sara, qui lui dit que s'il veut que leur relation s'approfondisse il doit affronter son passé et tenter de comprendre pourquoi ses quatre amis du lycée l'ont rejeté sans explications du jour au lendemain.
Avec son aide, il va retrouver leur trace et leur rendre visite afin d'avoir des explications.

Ce livre est un parcours initiatique où Tsukuru Tazaki part à la recherche de lui-même. Les blessures de son passé ne sont toujours pas cicatrisées et ont façonnées l'homme qu'il est devenu aujourd'hui. 
Le soudain rejet de ses amis l'ont conduit aux limites de la mort, complètement seul et perdu dans ce monde où il ne trouve pas sa place. Il finit par se relever mais gardera en lui le manque, la douleur et la mélancolie liés à la perte de ses amis auxquels il tenait énormément.
Il tentera de se faire un nouvel ami, Haida, avec qui il aura une relation des plus banales mais faite de petits moments simples qui lui apporteront beaucoup de joies. Il connaîtra à nouveau la solitude lorsque celui-ci partira à son tour, peut-être par sa faute ?

"Il vécut tout ce temps tel un somnambule, ou comme un mort qui n'a pas encore compris qu'il était mort. Il s'éveillait au lever du jour, se brossait les dents, enfilait les vêtements qui se trouvaient à portée de main, montait dans le train, se rendait à l'université, prenait des notes durant ses cours. A la manière d'un homme qui se cramponne à un lampadaire quand souffle un vent violent, ses mouvements étaient seulement assujettis à son emploi du temps immédiat. Sans parler à personne, sauf s'il ne pouvait pas faire autrement, il s'asseyait par terre lorsqu'il revenait dans le logement où il vivait seul, et, appuyé contre le mur, il méditait sur la mort ou sur l'absence de vie. Devant lui béait un gouffre sombre, qui menait droit au centre de la terre. Ce qu'il voyait là, c'était un néant où des nuages solides tourbillonnaient; ce qu'il entendait, c'était un silence abyssal qui faisait pression sur les tympans." 

Haruki Murakami explore l'inconscient de son personnage et nous fait voyager entre le rêve et la réalité. Les rêves de Tsukuru lui paraissent tellement vrais qu'on se demande avec lui si tout cela sort de son esprit torturé ou si les faits se sont réellement produits.
L'ambiance du récit, ainsi que la plume sont très poétiques et simplistes. Dès le début, l'auteur nous plonge dans la mélancolie et la nostalgie de Tsukuru. On ressent cette déchirure et depuis, il ne cesse de se voir comme un homme sans couleur et fade. Sa vie est banale, sans passions et avec la seule envie de bien faire les choses dans son métier.
Grâce à Sara, il va partir à la recherche de ses anciens amis et les confronter un à un à leur passé. Il va ainsi apprendre la raison de ce rejet. Il va également découvrir à quel point ses amis ont souffert de cette séparation et la façon dont leur vie a évoluée après cet évènement qui marque la fin de leur enfance.

"Ce qu'il avait éprouvé alors était encore présent en lui. Il savait à quel point la jalousie était suffocante, à quel point aussi elle était désespérée. Ce n'était pas ce genre de souffrance qu'il ressentait à présent. C'était seulement de la tristesse. La tristesse d'un homme abandonné au fond d'une fosse profonde et obscure. En définitive, pourtant, ce n'était jamais que de la tristesse. Rien de plus qu'une souffrance physique. Et Tsukuru s'en trouvait plutôt reconnaissant."

Au fil des pages, Tsukuru va renaître et renouer avec des sentiments qui étaient jusque là enfouis ou inconnus. Il va apprendre à s'aimer et à être lui-même, tâches qui étaient difficiles pour lui. Haruki Murakami nous donne un très beau ressenti sur l'amitié, l'amour, le ressentiment, le pardon et l'acceptation à travers le pèlerinage de son personnage principal. 
Bien que le thème soit triste, on referme le livre avec ce sentiment d'avoir été apaisé et d'avoir pu commencer le chemin vers la rédemption. 

"Ce n'est pas forcément l'harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les lie bien profondément, c'est ce qui se transmet d'une blessure à une autre. D'une souffrance à une autre. D'une fragilité à une autre. C'est ainsi que les hommes se rejoignent. Il n'y a pas de quiétude sans cris de douleur, pas de pardon sans que du sang ne soit versé, pas d'acceptation qui n'ait connu de perte brûlante. Ces épreuves sont la base d'une harmonie véritable."

mercredi 28 septembre 2016

L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera

"Qu'est-il resté des angoissants du Cambodge ?
Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune.
Qu'est-il resté de Thomas ?
Une inscription: Il voulait le Royaume de Dieu sur la terre.
Qu'est-il resté de Beethoven ?
Un homme morose à l'invraisemblable crinière, qui prononce d'une voix sombre: "Es muss sein !"
Qu'est-il resté de Franz ?
Une inscription: Après un long égarement, le retour.
Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d'être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c'est la station de correspondance entre l'être et l'oubli."


Avant de commencer cet avis, je tiens à dire que ce livre est un prêt. La quatrième de couverture ne me tentait absolument pas mais, à force d'entendre parler de Kundera, j'ai acceptée de le tenter pour me faire ma petite idée. Je ne regrette pas car ça a vraiment été une très belle découverte.

"Il n'existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n'existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. Mais que peut valoir la vie même ? C'est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même "esquisse" n'est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l'ébauche de quelque chose, la préparation d'un tableau, tandis que l'esquisse qu'est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau".

Dans ce roman, nous suivons l'histoire de quatre personnages dans une Bohême sous le joug de l'URSS.
Milan Kundera nous fait part de ses observations et analyse les hommes, leurs pensées et leurs amours. On peut dire en quelque sorte que ce livre est un "roman-essai".

L'histoire commence avec Thomas, chirurgien et libertin qui tombe amoureux de Tereza. Elle décide de quitter son village pour venir s'installer à Prague et débuter ainsi son histoire d'amour. Malgré les tromperies incessantes, elle ne cesse de l'aimer et accepte de supporter ces humiliations. De son côté, Thomas ne peut faire sa vie qu'avec une seule femme bien qu'il peut avoir des relations sexuelles avec plusieurs.
Un jour il va écrire un article qui ne va pas plaire au gouvernement et va, petit à petit, chuter dans l'échelle sociale.
Sabina est la maitresse de Franz, mais aussi l'amie de Thomas. Elle quitte le pays pour s'installer en Suisse. Elle est peintre et est reconnue bien que les gens ne comprennent pas les messages qu'elle fait passer à travers ses œuvres. Elle décide de tout quitter pour les Etats-Unis lorsque Franz souhaite quitter sa femme pour elle. Ces deux personnages sont en total opposition car elle représente la légèreté alors que lui représente la pesanteur de l'amour.

"La pesanteur, la nécessité et la valeur sont trois notions intrinsèquement liées: n'est grave que ce qui est nécessaire, n'a de valeur que ce qui pèse".

Les chapitres sont courts, néanmoins cette lecture m'a demandée un rythme un peu plus lent que mon rythme habituel afin de bien intégrer les différents thèmes abordés. La plume de l'auteur est belle et posée. Il raconte son histoire de façon douce et légère mais si l'on se précipite trop, on passe à côté de beaucoup de réflexions. Je pense d'ailleurs que ce livre ne doit pas être perçu de la même manière lors d'une deuxième lecture.
L'histoire ne suit pas tout le temps la chronologie mais nous ne sommes pas perdu pour autant. Bien au contraire, ces petits sauts dans le temps permettent de mieux comprendre certaines idées de Kundera, ainsi que certains personnages.
Le fait de suivre plusieurs protagonistes en même temps, et de façon déstructurée, permet d'avoir une vision d'ensemble de ce qu'était la vie en Bohême à cette époque, mais aussi de voir comment se sentent les personnages par rapport aux autres et aux codes de la société.

Les thèmes abordés sont vastes puisque l'auteur nous fait part de ses réflexions sur l'adultère, le kitsch, l'histoire de son pays, la religion, le mode de vie et la façon d'être des gens, la vision de la liberté, l'amour, le communisme, le capitalisme, etc.
Kundera profite de la façon d'être de ses personnages (qui sont détaillés et complexes) pour faire passer ses idées et ses analyses.

"Et il se disait que la question fondamentale n'était pas: savaient-ils ou ne savaient-ils pas ? Mais: est-on innocent parce qu'on ne sait pas ? Un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c'est un imbécile ?".

Les quatre personnages mettent souvent en avant le contraste des différents choix que l'on peut faire dans la vie. Par exemple, Thomas et Tereza restent ensemble malgré les souffrances qu'ils s'infligent mutuellement (lui la trompe et elle est jalouse maladive) alors que Franz quitte sa femme car sa situation ne lui convient pas. Sabina préfère sa liberté à l'engagement et décide de fuir Franz lorsque celui-ci veut vivre son amour avec elle.
Personnellement, je n'ai pas compris les choix de Thomas et Tereza mais il y a des personnes qui préfèrent le confort à la liberté. Pour différentes raisons qui peuvent être la peur de recommencer de zéro, la peur de se retrouver seul, de ne pas réussir à se débrouiller sans aide, etc.
Milan Kundera montre pourquoi ses personnages vivent comme ça et non autrement. Je ne pense pas qu'il cherche à nous faire pardonner ou adhérer à ces comportements, mais plutôt à nous expliquer pourquoi on est comme on est dans la vie. Il nous démontre également que la légèreté est parfois bien plus dure à vivre que la pesanteur.

"Le drame d'une vie peut toujours être exprimé par la métaphore de la pesanteur. On dit qu'un fardeau nous est tombé sur les épaules. On porte ce fardeau, on le supporte ou on ne le supporte pas, on lutte avec lui, on perd ou on gagne. Mais au juste, qu'était-il arrivé à Sabina ? Rien. Elle avait quittée un homme parce qu'elle voulait le quitter. L'avait-il poursuivie après cela ? Avait-il cherché à se venger ? Non. Son drame n'était pas le drame de la pesanteur, mais de la légèreté. Ce qui s'était abattu sur elle, ce n'était pas un fardeau, mais l'insoutenable légèreté de l'être".